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Grammaire et usage / Régional (Québec)

Anglicismes et calques au Québec

Niveaux: B1, B2, C1

Résumé

Le contact avec l'anglais donne au français québécois une couche d'emprunts et de calques familiers comme c'est le fun, canceller et tomber en amour, mais cette même variété garde ou crée souvent du français là où l'Europe emprunte à l'anglais, comme courriel, clavardage, stationnement et arrêt ; le résultat dépend fortement du registre et porte la marque d'un aménagement linguistique délibéré.

Explication

Le rapport entre le français québécois et l'anglais est plus complexe que le cliché selon lequel les Québécois parleraient un français fortement anglicisé. Deux tendances opposées coexistent. D'un côté, des siècles de contact étroit avec l'anglais, surtout dans la langue du quotidien et du travail, ont laissé une couche visible d'emprunts et de calques. De l'autre, le Québec a résisté de façon remarquable à l'anglais dans l'usage formel, écrit et officiel, gardant ou inventant souvent des termes français là précisément où le français européen a adopté le mot anglais. Comprendre cette variété, c'est tenir ces deux faits à la fois.

On peut distinguer plusieurs types d'influence anglaise. Les emprunts directs font passer un mot anglais en français, parfois avec une terminaison verbale française, comme canceller (annuler), checker (vérifier) et le nom une job (un emploi). Les emprunts adaptés se remodèlent avec le temps selon la phonologie et la morphologie françaises. Les calques reproduisent une structure anglaise avec des mots français : tomber en amour reprend to fall in love, prendre une marche reprend to take a walk, et être correct au sens de aller bien rappelle un usage anglais. Le nom d'origine anglaise le fun est si bien ancré que c'est le fun signifie simplement c'est amusant et avoir du fun veut dire s'amuser.

Ces formes relèvent très majoritairement du registre familier et oral. Dans une conversation relâchée, elles passent inaperçues et ne portent aucun stigmate entre locuteurs ; beaucoup sont la façon la plus naturelle d'exprimer l'idée. Le même locuteur, rédigeant un rapport, s'adressant à une réunion ou parlant à l'antenne, passera en général à l'équivalent du français standard : annuler pour canceller, vérifier pour checker, un emploi pour une job, tomber amoureux pour tomber en amour. La sensibilité au registre, savoir quels mots relèvent de la table de cuisine et lesquels de la page écrite, est donc centrale, et c'est précisément cette conscience que les emprunts mettent à l'épreuve chez l'apprenant.

L'image inverse est tout aussi caractéristique et surprend souvent de l'extérieur. Dans bien des domaines, le français québécois résiste davantage à l'anglais que le français européen. L'exemple le plus cité est courriel pour email, création québécoise aujourd'hui répandue dans le français officiel en général, là où la France a longtemps écrit e-mail ou mail. Clavardage (bavardage en ligne, mot-valise de clavier et bavardage), stationnement pour parking, magasinage pour shopping et traversier pour ferry sont d'autres cas où le Québec garde ou fabrique du français quand la France emprunte. Sur la route, les panneaux québécois portent ARRÊT, là où ceux de France portent STOP : différence minime mais emblématique.

Cette seconde tendance n'a rien d'accidentel : elle est le fruit d'un aménagement linguistique délibéré. Les institutions québécoises vouées à la langue française publient une terminologie recommandée et proposent des équivalents français pour le vocabulaire technique et commercial nouveau, et ces recommandations pèsent réellement dans l'administration, les affaires et les médias. Le cadre juridique plus large qui fait du français la langue officielle et normale de la vie publique renforce une culture où trouver ou créer un terme français, plutôt qu'importer le mot anglais, est l'attitude attendue par défaut dans les contextes formels. Le statut élevé du français comme marqueur identitaire au Québec donne à cet effort une motivation sociale souvent plus forte qu'en Europe.

Le résultat est une véritable division par registre et par domaine, et non un niveau d'anglicisation uniforme. La langue familière peut contenir plus de matériel d'origine anglaise visible que la langue ordinaire en France, tandis que l'écrit formel québécois peut en contenir moins. L'apprenant qui conclurait d'une conversation détendue que tout ce qui sonne anglais est admissible produirait un texte choquant en milieu professionnel ; celui qui n'étudierait que la terminologie officielle manquerait la façon dont les gens parlent vraiment. Les deux registres sont authentiques, et les locuteurs compétents passent de l'un à l'autre selon la situation.

Une certaine prudence s'impose à l'égard du mot anglicisme lui-même. Décider si tel mot est un anglicisme à éviter, un emprunt pleinement intégré ou simplement un mot français normal relève en partie du jugement, parfois du débat, et les attitudes ont évolué dans le temps. Bon nombre d'emprunts anciens sont aujourd'hui parfaitement naturalisés et personne ne les conteste ; d'autres sont activement déconseillés dans l'usage soigné. Le point descriptif, pour l'apprenant, est d'observer quels items attirent la correction et lesquels passent sans remarque, plutôt que de supposer que tout mot d'allure anglaise est forcément bon ou mauvais.

Concrètement, la compétence la plus utile est de relier les emprunts familiers à leurs équivalents neutres ou formels et de choisir selon le contexte : c'est le fun à côté de c'est plaisant ou c'est agréable ; canceller à côté d'annuler ; checker à côté de vérifier ; une job à côté d'un emploi ; tomber en amour à côté de tomber amoureux. En réception, attendez-vous aux emprunts relâchés comme aux termes délibérément français, et ne vous étonnez pas que le courrier reçu soit un courriel portant sur un arrêt et non un stop. Cette fiche décrit le phénomène et sa logique sociale ; elle n'en dresse pas l'inventaire exhaustif, car la frontière entre emprunt et usage standard ne cesse de se déplacer.

Exemples

C'est le fun, mais checke ben l'heure, faut pas être en retard.It's fun, but keep an eye on the time, we can't be late. (Emprunts familiers : le fun (le plaisir) et le verbe checker (vérifier) ; ben est une forme réduite de bien. Équivalents neutres : c'est plaisant, regarder / vérifier l'heure.)

Ils sont tombés en amour pendant un voyage.They fell in love during a trip. (Calque de l'anglais to fall in love ; le français standard dit tomber amoureux / tomber amoureuse.)

Faut canceller la réservation, le souper est annulé.We have to cancel the reservation, dinner is off. (canceller (annuler) est un emprunt familier ; le verbe formel est annuler, employé ici dans la même phrase.)

Je t'envoie ça par courriel ce soir.I'll send you that by email tonight. (Ici le Québec emploie la création française courriel plutôt que email / mail, d'origine anglaise, courants en France.)

On se rejoint au stationnement à côté de l'arrêt.Let's meet at the parking lot next to the stop sign. (stationnement (parc de stationnement) et arrêt (stop) sont des mots français là où la France emploie plutôt parking et, sur les panneaux, STOP.)

On a clavardé une heure avant de se voir.We chatted online for an hour before meeting up. (clavarder / clavardage (bavarder en ligne / clavardage) est une création québécoise ; la France emploie généralement chatter / le chat.)

Veux-tu venir prendre une marche après le souper?Do you want to come for a walk after supper? (prendre une marche est un calque de to take a walk ; le français standard dit faire une promenade / se promener.)

Inquiète-toi pas, tout est correct de mon bord.Don't worry, everything's fine on my end. (être correct au sens d'aller bien calque l'usage anglais ; de mon bord signifie de mon côté.)

J'ai trouvé une bonne job dans une compagnie de Québec.I found a good job at a company in Quebec City. (la job (féminin au Québec) est un emprunt familier ; le terme neutre est un emploi. En France, l'emprunt job est masculin et très familier.)

Erreurs fréquentes

Incorrect: J'ai appliqué pour la job hier.

Correct: J'ai postulé pour l'emploi hier. / J'ai posé ma candidature hier.

Appliquer pour (un emploi) est un calque de l'anglais to apply for, mais en français standard appliquer ne signifie pas déposer sa candidature ; les verbes usuels sont postuler (à / pour un poste) ou poser sa candidature. Le piège est double pour un anglophone au Québec : il importe la structure anglaise avec appliquer, et il recourt à l'emprunt familier la job là où un contexte neutre ou formel demande un emploi ou un poste. L'emprunt la job existe à l'oral familier québécois, mais à l'écrit ou dans tout cadre formel, on attend postuler à un poste ou poser sa candidature à un emploi. (À noter : appliquer une crème ou appliquer une règle, au sens de mettre sur / mettre en œuvre, est un français parfaitement correct ; seul le sens postuler pour un emploi relève du calque.)

Règles liées

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