L'enchaînement et le rythme
Résumé
L'enchaînement fait passer une consonne finale déjà prononcée sur la voyelle du mot suivant, à la différence de la liaison, qui fait resurgir une consonne normalement muette ; associé au rythme à syllabes égales, il donne au français sa fluidité sans coupure.
Explication
L'enchaînement est le phénomène par lequel une consonne déjà prononcée à la fin d'un mot — une consonne qui n'est pas muette à l'isolé — glisse sur la voyelle qui commence le mot suivant, déplaçant ainsi la frontière syllabique. une amie ne se dit pas comme deux blocs séparés une + amie mais se resyllabe en u.n‿a.mie /y.na.mi/ ; il a devient i.la /i.la/ ; sept heures devient sè.t‿heures /sɛ.tœʁ/. Dans chaque cas, la consonne finale allait de toute façon être prononcée ; l'enchaînement se contente de la déplacer pour ouvrir la syllabe suivante.
On confond facilement ce phénomène avec la liaison, mais les deux sont distincts. La liaison fait resurgir une consonne normalement muette lorsque le mot est isolé ou suivi d'une consonne : les amis se prononce /le.za.mi/, avec un son /z/ totalement absent dans les tout seul ou dans les femmes. L'enchaînement, à l'inverse, concerne une consonne qui allait de toute façon s'entendre — la consonne finale de amie, a ou sept se prononce que le mot suivant commence par une voyelle ou non ; l'enchaînement décide seulement à quelle syllabe elle appartient. La liaison est facultative ou interdite dans de nombreux contextes et régie par des règles grammaticales ; l'enchaînement se produit automatiquement dès qu'une consonne finale prononcée rencontre une voyelle suivante, sans système de règles à apprendre.
Les voyelles peuvent aussi s'enchaîner, dans un phénomène apparenté mais distinct que l'on appelle parfois enchaînement vocalique : quand un mot se termine par une voyelle et que le suivant commence par une voyelle, le français les enchaîne sans coup de glotte, comme dans il a été, prononcé d'un trait /i.la.e.te/ plutôt qu'avec une coupure nette entre a et été. Les anglophones insèrent souvent un léger coup de glotte entre deux voyelles ; le français ne le fait pas.
Si tout cela compte pour la sonorité du français, c'est à cause de la syllabation : le français préfère nettement les syllabes ouvertes, celles qui se terminent par une voyelle (CV — consonne-voyelle), plutôt que les syllabes qui se terminent par une consonne. L'enchaînement et la liaison sont tous deux, au fond, la langue redistribuant les consonnes par-delà les frontières des mots pour que les syllabes puissent s'ouvrir sur la voyelle suivante. C'est pourquoi le français parlé donne l'impression d'un ruban de son continu plutôt que d'une suite de mots séparés — c'est la syllabe, et non le mot, qui organise la prononciation.
Les frontières entre mots ne sont pas non plus signalées par l'accent, comme c'est souvent le cas en anglais. L'accent français n'est pas lexical — aucun mot français n'a de syllabe accentuée fixe mémorisée dans le dictionnaire — il tombe au contraire, de façon prévisible, sur la dernière syllabe d'un groupe rythmique (un segment de sens proche de la phrase), et non sur les mots pris isolément. Ajouté au fait que le français est à rythme syllabique et non accentuel (chaque syllabe dure à peu près le même temps, contrairement à l'anglais, où les syllabes accentuées s'allongent et les autres se compressent), il en résulte une parole où l'on ne peut pas s'appuyer sur l'accent ou les pauses pour savoir où un mot finit et où le suivant commence.
Conséquence pratique pour l'apprenant : cessez d'essayer de prononcer le français mot à mot avec des coupures entre chaque mot, et pensez plutôt en groupes de souffle — des phrases dites comme une seule unité continue, où l'enchaînement et la liaison lissent chaque frontière interne et où l'accent ne tombe qu'une fois, tout à la fin du groupe. C'est aussi pourquoi la compréhension orale est difficile au début : les sons que l'on associe aux mots écrits pris isolément apparaissent rarement séparés proprement dans la parole réelle.
Exemples
une amie — a (female) friend (Enchaînement : /y.na.mi/ — le n déjà prononcé de une bascule sur amie.)
il a — he has (Enchaînement : /i.la/ — le l de il, toujours prononcé, se resyllabifie sur a.)
sept heures — seven o'clock (Enchaînement : /sɛ.tœʁ/ — le t de sept, normalement prononcé, s'enchaîne sur heures.)
il a été content — he was happy (Enchaînement vocalique : /i.la.e.te.kɔ̃.tɑ̃/, sans coup de glotte entre les voyelles de a et été.)
les amis — the friends (À comparer avec la liaison : le /z/ est ici une lettre normalement muette qui ressurgit, et non une consonne déjà prononcée — voir pronunciation.liaison.)
Elle a une idée intéressante. — She has an interesting idea. (Toute la phrase dite en un seul groupe de souffle, l'enchaînement lissant chaque frontière de mot : /ɛ.la.y.ni.de.ɛ̃.te.ʁe.sɑ̃t/.)
Erreurs fréquentes
Il est cinq heure.
Il est cinq heures.
Heure prend un -s au pluriel dès que le nombre d'heures est deux ou plus, et c'est exactement ce -s final qui se reporte sur le mot suivant par enchaînement/liaison, donnant à cinq heures son /z/ enchaîné caractéristique. Omettre le -s (cinq heure) est à la fois une faute d'orthographe et d'accord : Il est cinq heures.
Prérequis
Règles liées
enchainementconnected-speechsyllabificationrhythm