v. a.
Soutenir comme on soutient une charge, un faix. Fig. Porter la croix, se dit de Jésus-Christ portant le bois de sa croix jus qu'au lieu du crucifiement. Fig. Prov. Chacun porte sa croix en ce monde, c'est-à-dire chacun a ses afflictions particulières. Porter la robe, la queue de quelqu'un, soutenir a queue de sa robe, afin qu'elle ne traîne pas par terre. Être porté sur, marcher involontairement sur. Fig. et familièrement. En porter (sous-entendu des cornes), être mari malheureux, trompé. Ironiquement. Il est le plus fort, il portera les coups, c'est-à-dire c'est lui qui sera battu. Fig. Porter tout le poids des affaires, en être chargé seul. Fig. Porter le poids du jour et de la chaleur, avoir seul toute la fatigue, tout le travail, tandis que les autres se reposent. Avoir plus de travail, plus d'affaires qu'on n'en peut porter, être chargé de tant de travail, de tant d'affaires qu'on n'y peut suffire. Fig. Porter le joug, subir l'autorité de quelqu'un. Fig. Porter des fers, être captif, être esclave. Porter des fers se dit aussi de l'esclavage amoureux. Fig. Porter. Être chargé de. Il en portera la peine, il en sera puni. Il en portera la folle enchère, c'est lui qui en sera responsable. Fig. Porter les iniquités d'autrui, être puni pour autrui. Fig. et familièrement. On le porte sur les épaules, se dit de quelqu'un d'ennuyeux, de fatigant. Fig. Porter dans son cœur, chérir.
Ô Dieu, que la gloire couronne, Dieu, que la lumière environne, Qui voles sur l'aile des vents, Et dont le trône est porté par les anges — Jean Racine (1639-1699)
Devant elle [la Liberté] on portait ces piques et ces dards, On traînait ces canons, ces échelles fatales Qu'elle-même brisa, quand ses mains triomphales De Genève en danger défendaient les remparts — Voltaire (1694-1778)
Terme de manége. Porter son cheval, le soutenir, en marchant, de la main, des jarrets et de la cuisse. Porter en avant, faire aller son cheval devant soi à droite ou à gauche. Porter haut, faire marcher son cheval la tête levée.
Se dit des femmes et des femelles d'animaux qui ont, pendant un temps déterminé, le nouvel être dans leur sein. Absolument. Les cavales portent onze mois. Il se dit de la terre, des arbres qui produisent, parce que la terre, l'arbre portent ce qui est produit. Fig. Cette somme porte intérêt, elle produit un intérêt. Fig. Ce billet a porté, n'a pas porté, il a gagné, il n'a pas gagné.
Une mère peut-elle oublier son enfant et n'avoir point de compassion du fils qu'elle a porté dans ses entrailles ? — Lemaistre de Sacy (1613-1684)
Heureuses les entrailles qui n'ont pas porte d'enfants [lors de la ruine de Jérusalem] ! — Bossuet (1627-1704)
Transporter d'un lieu en un autre. Portez ces papiers dans mon appartement. On porta les tableaux dans le musée. Porter une lettre à la poste. Fig. Porter la mort, causer la mort de beaucoup. On dit dans un sens analogue : porter le carnage. Porter la vie, vivifier, ranimer. Fig. et familièrement. Il ne le portera pas loin, il ne le portera pas en paradis, en l'autre monde, c'est-à-dire je me vengerai. Ne pas le porter loin, succomber promptement à une maladie, à un chagrin. Porter quelqu'un en terre, le porter pour l'enterrer. Porter quelqu'un par terre, le renverser.
Quand il fut question de porter ce tribut [une somme d'argent], Le mulet et l'âne s'offrirent, Assistés du cheval ainsi que du chameau — La Fontaine (1621-1695)
Vous portâtes soudain la guerre dans la Perse — Pierre Corneille (1606-1684)
En parlant des animaux, soutenir, transporter quelque chose de pesant. Un mulet portant cinq cents pesant. Le cheval qui le portait s'abattit.
Brezé lui disait quelquefois [à Louis XI, qui disait qu'il portait tout son conseil dans sa tête], par une équivoque du goût de ce temps, que son cheval était le plus fort qu'il y eût au monde, puisqu'il portait le roi et son conseil — Charles Pinot Duclos (1704-1772)
Il se dit des nouvelles, des ordres qui sont transmis. Il porte de mauvaises nouvelles. Porter la parole, voy. PAROLE, n° 6. Porter parole, voy. PAROLE, n° 13. Porter témoignage, témoigner qu'une chose est ou n'est pas.
Lorsque, occupé d'un côté, il envoie reconnaître l'autre, le diligent officier qui porte ses ordres, s'étonne d'être prévenu et trouve déjà tout ranimé par la présence du prince — Bossuet (1627-1704)
Ce fut à la sinistre lueur des flammes du bazar que Napoléon l'acheva [une lettre à Alexandre], et que partit le Russe ; celui-ci dut porter la nouvelle de ce désastre à son souverain, dont cet incendie fut la seule réponse — Philippe-Paul de Ségur (1780-1873)
Avoir sur soi ou tenir à la main, sans égard à la pesanteur de l'objet. Il ne porte jamais d'argent sur lui. (la Fontaine accorde les participes). Fig.
Donner la chasse aux gens Portants bâtons et mendiants — La Fontaine (1621-1695)
Un dieu qui porte les excuses de tout ce qu'il fait faire : l'amour — Molière (1622-1673)
Mettre sur soi pour servir à l'habillement, à la parure, à la défense. Porter des habits brodés. Porter une bague. Porter des pistolets, une épée, une cuirasse. Cela est bien porté, cela est mal porté, signifie qu'une mode ou un vêtement est porté par les personnes estimables ou du grand monde, ou bien par les personnes de bas étage ou sans mœurs. Fig. Bien porter, mal porter, soutenir avec honneur, avec déshonneur. Il porte mal une si haute dignité. Bien porter le nom de ses ancêtres. Il porte le cheveux longs, les cheveux courts, il se coiffe en cheveux longs, en cheveux courts. Porter la barbe, ne pas se raser la barbe, la laisser croître. On dit dans le même sens : porter moustache. Un homme portant barbe, un homme qui a de la barbe au menton, un homme fait. La gent qui porte crête, les poules et les coqs. Porter lunettes, porter des lunettes, se servir de lunettes pour remédier à quelque défaut de la vue. Je suis myope, je porte lunettes. Porter le mousquet, servir comme soldat. Porter l'épée, être officier. Porter la robe, la soutane, le petit collet, le froc, être magistrat, ecclésiastique, abbé, moine. Porter la couronne, être roi. Porter les armes, faire la guerre, servir dans une armée. Autrefois, porter l'arme, faire le mouvement de l'arme, qui consiste, pour les simples soldats, à la placer perpendiculairement contre l'épaule gauche ; aujourd'hui, placer l'arme sous le bras droit, le pontet en avant. Porter les armes à quelqu'un, lui faire le salut militaire qui consiste à porter l'arme. Les sentinelles portent les armes pour rendre le salut militaire. Il a porté les chausses, il a été page. Il a porté les couleurs, les livrées, la livrée, il a été laquais. Elle porte le haut-de-chausse, elle porte les chausses, elle porte la culotte, se dit d'une femme qui au logis est plus maîtresse que le mari. Porter les couleurs d'une dame, porter, dans son ajustement, des couleurs semblables à celles qu'elle affectionne le plus ; et fig. se mettre au rang de ses adorateurs. Porter le deuil d'une personne, être vêtu de vêtements de deuil à cause de la mort de cette personne.
J'ai une délicatesse furieuse pour tout ce que je porte — Molière (1622-1673)
Où pouvez-vous donc prendre de quoi entretenir l'état que vous portez ? — Molière (1622-1673)
Il se dit du maintien, de la contenance, des attitudes, des différentes manières de tenir son corps, sa tête, ses bras. Porter la tête haute. Il portait le bras en écharpe. Porter le pied en dedans, en dehors, tourner, en marchant, la pointe du pied en dedans, en dehors. Bien porter son âge, porter bien son âge, avoir encore, malgré un grand âge, de la fraîcheur, de la vigueur, de l'agilité. En un autre sens, il porte bien son âge, il présente tous les signes d'un âge avancé. En parlant des animaux, particulièrement du cheval et du chien. Ce chien porte bas l'oreille. Porter le nez au vent, ou, elliptiquement, porter au vent, se dit d'un cheval qui tient le nez en l'air, au vent. Fig. Porter le nez au vent, et, elliptiquement, porter au vent, avoir l'air hautain, avantageux. Porter haut, porter bas, se dit d'un cheval qui tient la tête haute, basse. Fig. Le porter haut, se prétendre de grande qualité, et aussi se prévaloir de ses avantages, afficher de grandes prétentions. Ce cheval porte beau, il porte bien sa tête. Fig. Le porter beau, faire figure et parade. Terme de chasse. Lorsqu'un cerf pousse sa nouvelle tête, on dit qu'il porte quatre, six ou huit de refait. Il porte quatre, quand il a dehors un bout de perche et un tout petit andouiller ; six quand il a un petit surandouiller de plus ; huit, ou mi-tête lorsque chaque perche porte un andouiller, ce qui arrive vers la mi-mai. Porter la hotte, se dit d'un lièvre qui a beaucoup couru et dont le dos est arrondi. Porter le trait, se dit d'un limier qui va devant assez pour faire tendre le trait.
Et si je forme un vœu, C'est que, vous ressemblant d'humeur et de visage, Le roi qui se fait vieux porte aussi bien son âge — Casimir Delavigne (1793-1843)
Ils [les fous] portent en volant le cou tendu et la queue étalée — Buffon (1707-1788)
Aux jeux de cartes, porter, avoir telle ou telle carte. Porter beau jeu, vilain jeu, avoir beau jeu, vilain jeu aux premières cartes. Bien porter, mal porter, garder ou écarter les cartes que la rentrée favorise. Porter une couleur, se dit de la couleur dont on a le plus de cartes en main. Il portait cœur, mais il ne lui est rien rentré. Porter à une couleur, se dit en parlant de la couleur dans laquelle on cherche à faire son jeu. Il portait à carreau.
Je porte l'as de trèfle — Molière (1622-1673)
Seissac fit une tenue à M. de Lorge, puis un va-tout qu'il gagna, ne portant quasi rien — Saint-Simon (1675-1755)
Il se dit des choses qui soutiennent comme on soutient un fardeau. Des colonnes qui portent une galerie. Familièrement. Tant que terre le pourra porter, aussi loin qu'il pourra aller. Fig. L'un portant l'autre, compensation faite du plus et du moins (locution qui signifie que l'un porte l'autre, que le plus fort soutient, compense le plus faible). On dit dans le même sens : le fort portant le faible.
Les pièces de bois de quatorze pieds de longueur sur cinq pouces d'équarrissage peuvent porter au moins cinq milliers — Buffon (1707-1788)
Il [le peuple de Sumatra] croit que la terre, parfaitement immobile, est portée par un bœuf, le bœuf par une pierre, la pierre par un poisson, le poisson par l'eau, l'eau par l'air, l'air par les ténèbres, les ténèbres par la lumière ; c'est là que finit son système — Raynal (1713-1796)
En parlant d'un navire. Porter de la toile, de la voile, avoir beaucoup de voiles dehors. Ce bâtiment porte la voile, porte bien la voile, il penche peu, quoiqu'il ait beaucoup de voiles et que le vent souffle avec quelque force.
Les vents ayant été favorables depuis Madère, n'y ayant pas eu un seul jour de calme, on a porté beaucoup de voiles la nuit — D'ESTRÉES
Porter bateau, se dit d'une rivière dont l'eau est assez profonde pour qu'on y puisse naviguer.
Faire aller, diriger, conduire. Porter les aliments à sa bouche. Porter le pied en avant. Porter un verre à ses lèvres. Absolument. Porter la santé de quelqu'un, porter une santé, boire à la santé de quelqu'un en s'adressant à un autre pour l'inviter à en faire autant ; ainsi dit, parce qu'en portant la santé on élève et porte en avant le verre. Porter la main à, étendre la main jusqu'à. Porter la main à l'épée, au chapeau, étendre la main pour tirer l'épée ou pour ôter son chapeau. Porter la main sur quelqu'un, le frapper, ou l'arrêter prisonnier. Porter un coup à quelqu'un, lui donner un coup. On dit dans le même sens : porter une botte. Fig. Porter un coup, porter un coup mortel, porter le dernier coup, ébranler, renverser. Porter un coup, se dit aussi des choses qui nuisent. Cette affaire a porté un coup à sa réputation. Ce malheur a porté un coup mortel à sa santé. Fig. Porter coup, se dit de choses qui font une grande impression. Toutes ses paroles portent coup. Porter coup se dit aussi de choses qui nuisent. Ce chagrin porta coup à sa santé. Fig. Porter bonheur, porter malheur, porter guignon, se dit des choses ou des personnes que l'on croit influer sur la réussite. Fig. Porter préjudice, porter un préjudice, nuire. Porter ses pas en quelque lieu, s'y transporter. Porter les yeux, la vue, les regards sur, regarder. Fig. Fig. Porter sa vue bien loin, prévoir les choses de loin. Fig. Porter ses vues bien haut, former de grands desseins. Au sens de faire aller, diriger, conduire, il se dit de choses qui donnent le mouvement. La tempête porta le vaisseau contre un écueil. Les courants portaient rapidement le navire à la côte. Des tuyaux qui portent l'eau dans un jardin. Fig. Ce fusil porte bien son plomb, c'est-à-dire le menu plomb qu'il lance ne s'écarte pas trop On dit de même : ce fusil porte bien la balle. Porter son ombre, porter ombre, se dit d'un corps qui projette son ombre sur une surface. Fig.
Il se sert de ses pieds de devant pour porter à sa gueule — Buffon (1707-1788)
Cependant mon hâbleur, avec une voix haute, Porte à mes campagnards la santé de notre hôte — Boileau (1636-1711)
Terme de marine. Porter le cap à, avoir le cap dirigé vers, faire marcher le navire vers. Porter à la route, pousser, en parlant du vent, dans la direction de la route que veut faire le navire.
Un moment après cette séparation [d'avec l'escadre de M. de Preuilly], nous essuyâmes un coup de vent le plus terrible dont j'aie mémoire ; mais il dura peu et nous porta à la route,
Pousser, étendre. Il faut porter plus loin ce mur, cette haie. Fig. Porter haut une chose, la faire valoir, la relever. Porter haut, signifie aussi élever à un haut degré de perfection. Fig. Porter aux nues, porter aux cieux, louer extrêmement. Fig. Porter dans l'esprit, persuader.
Après avoir porté votre empire jusqu'aux extrémités de la terre — Vaugelas (1585-1650)
D'avoir porté si loin vos armes dans l'Asie Que même votre Rome en a pris jalousie — Pierre Corneille (1606-1684)
Fig. Montrer, manifester. On porte partout son caractère. Témoigner, en parlant de sentiments. Porter amitié, porter affection à quelqu'un, l'avoir en amitié. Porter honneur, porter respect, honorer, respecter. Porter envie, envier. Porter envie, signifie aussi souhaiter pour soi, sans malveillance, un bonheur qu'on voit arriver à un autre.
Je désire vivement voir le monde et le connaître ; mais j'y porterai bien de la gaucherie et de la timidité — Mme de Genlis (1746-1830)
Mais cette amour si ferme et si bien méritée Que tu m'avais promise et que je t'ai portée — Pierre Corneille (1606-1684)
Il se dit simplement pour avoir. Familièrement. Il montre tout ce qu'il porte, il découvre les parties du corps qu'il devrait cacher. Cet homme porte la mine d'avoir fait telle chose, on juge à sa mine qu'il a fait telle chose. On dit dans le même sens : il porte tout l'air d'un fripon, il porte la mine d'un drôle. Il porte sa recommandation sur sa figure, c'est-à-dire sa figure prévient en sa faveur. Porter un nom, être nommé ou intitulé de telle ou telle façon. Il se dit aussi des objets qui ont en soi ou sur soi quelque chose. Ce monument porte telle inscription. Porter en soi quelque honte, avoir en soi quelque chose de honteux. Cela porte son excuse avec soi, se dit d'un empêchement légitime qu'on allègue, pour s'excuser de n'avoir pas fait quelque chose. Cette viande porte sa sauce, ce fruit porte son sucre, la sauce, le sucre n'est pas nécessaire à cette viande, à ce fruit.
Sous un visage d'homme il porte un cœur de marbre — Tristan L'Hermite (1601-1655)
Je porte un cœur sensible, et vous l'avez percé — Pierre Corneille (1606-1684)
Fig. Porter quelqu'un à, le faire parvenir à. Aider de son crédit, favoriser. Il y a des personnes puissantes qui le portent. Porter, se dit d'électeurs qui sont décidés à donner leurs voix à un candidat. Il est porté par la majeure partie des électeurs. Qui portons-nous ?
Moins pour me seoir si haut, que pour vous y porter — Pierre Corneille (1606-1684)
S'étant élevés jusqu'à un certain degré où ils [les anciens] nous ont portés, le moindre effort nous fait monter plus haut ; et avec moins de peine et moins de gloire nous nous trouvons au-dessus d'eux — Pascal (1623-1662)
Fig. Induire, exciter, pousser à, en parlant des personnes. Être porté d'amitié pour quelqu'un, avoir de l'amitié pour lui. Il se dit aussi des choses qui poussent, excitent. Absolument.
Elle m'a.... Tant dit qu'au désespoir je porterais son âme, Si je lui refusais ce qu'exige sa flamme — Molière (1622-1673)
Il [Clovis] gagna sur les Allemands la bataille de Tolbiac par le vœu qu'il fit d'embrasser la religion chrétienne, à laquelle Clotilde sa femme ne cessait de le porter — Bossuet (1627-1704)
Émile Littré, Dictionnaire de la langue française — domaine public. Numérisation XMLittré, François Gannaz (CC BY-SA 3.0).