s. f.
Espace privé de lumière par interposition d'un corps opaque. Ombre droite, celle que jette un corps opaque sur le plan horizontal auquel il est perpendiculaire ; ombre renversée, celle qu'il jette sur un plan vertical, ainsi dite parce qu'elle suit, pour sa longueur, des lois inverses de celles de l'ombre droite. Ombre absolue, celle qui est projetée dans l'espace absolu, par exemple l'ombre de la terre ; ombre relative, l'ombre absolue rencontrée par une surface quelconque. L'ombre et la lumière, l'ombre considérée dans son contraste avec l'espace lumineux qui l'entoure. Fig. Fig. Jeter une ombre sur, obscurcir. On dit dans un sens analogue : mêler de l'ombre. Les grandeurs du monde ne sont qu'ombre et que fumée, c'est-à-dire elles n'ont rien de solide ni de permanent. Passer comme l'ombre, comme une ombre, être de courte durée, locution prise de la rapidité avec laquelle l'ombre change dans une journée. Fig. Mettre un homme à l'ombre, le mettre en prison. Mettre à l'ombre, tuer. Être dans l'ombre, être dans un espace que l'ombre couvre, et fig. ne pas paraître, ne pas figurer. Fig. Tout lui fait ombre, c'est-à-dire tout lui fait peur, tout excite sa défiance ; par comparaison avec le cheval ombrageux. Faire ombre à quelqu'un, obscurcir le mérite, le crédit de quelqu'un. Fig. Jeter de l'ombre, inquiéter, rendre jaloux.
Et déjà les vallons Voyaient l'ombre en croissant tomber du haut des monts — La Fontaine (1621-1695)
Le soldat est trop lâche, qui veut toujours être à l'ombre — Bossuet (1627-1704)
Dans le style élevé, la nuit. Ombre donnée par les feuillages, ombrage. Fig. Fig. L'ombre considérée comme ce qui protége. L'ombre de la mort, les ténèbres qui accompagnent la mort. Les ombres de la mort, l'ombre du tombeau, la mort même. Fig. L'ombre de la mort, les ombres de la mort, l'ignorance de Dieu, de la vraie religion.
Dans l'ombre de la nuit cache bien ton départ — Pierre Corneille (1606-1684)
Les ombres, les flambeaux, les cris et le silence — Jean Racine (1639-1699)
Terme de peinture. Les endroits les plus bruns et les plus obscurs d'un tableau qui servent à rehausser l'éclat des autres. Ombre portée, toute ombre qu'un corps projette sur une surface, et l'imitation qu'on en fait dans un dessin, dans un tableau. Fig. C'est une ombre au tableau, se dit d'un léger défaut qui n'efface point les beautés d'un ouvrage, les bonnes qualités d'une personne. On dit aussi en ce sens, ombre absolument. Ombre se dit, dans un dessin, dans une carte, dans un plan, de ce qui imite l'ombre, de ce qui est en noir. Fig. Terme de musique. Ombre, nuance de la voix.
[Chez Poussin] une manière plus ronde qui ne l'est que par l'adoucissement du terme de l'ombre avec une teinte qui l'unit à la plus prochaine du jour, — NOEL COYPEL
C'est une ombre au tableau qui lui donne du lustre — Boileau (1636-1711)
Fig. Ce qui obscurcit l'âme.
Tout respire en Esther l'innocence et la paix ; Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres — Jean Racine (1639-1699)
Fig. Le secret qui cache les choses. Les ombres du mystère, l'obscurité qui couvre les choses secrètes. Être, rester dans l'ombre, être, demeurer ignoré. La cause de cet événement reste dans l'ombre.
Tout ce que l'homme fait, il le fait à leurs yeux [des dieux], Même les actions que dans l'ombre il croit faire — La Fontaine (1621-1695)
Chacun s'en aperçut ; car d'enfermer sous l'ombre Une telle aise, le moyen,... — La Fontaine (1621-1695)
Fig. Retraite, solitude, tranquillité.
Dans l'ombre de la paix — Pierre Corneille (1606-1684)
Venise ne le laissa pas longtemps dans les exercices tranquilles et dans l'ombre d'une université — Fontenelle (1657-1757)
Image, ressemblance du corps qui projette l'ombre. L'ombre à une certaine heure est l'image du corps ; cette ombre grandit à mesure que le jour baisse. Particulièrement. L'ombre jetée par le corps d'une personne. Il le suit comme l'ombre fait le corps, il le suit partout. On dit aussi : il ne le quitte pas plus que son ombre. On dit encore dans le même sens : c'est son ombre, c'est une ombre attachée à ses pas. C'est l'ombre et le corps, se dit de deux personnes qui ne se quittent pas. Avoir peur de son ombre, avoir peur des moindres choses. Fig. Courir après une ombre, se livrer à une espérance chimérique. Fig. Prendre l'ombre pour le corps, prendre une chose vaine pour une chose solide. On dit de même : l'ombre d'une chose, par opposition à cette chose même, à son existence réelle. Chez les anciens Romains, les personnes que les convives invités amenaient avec eux.
Cadediou, ce coquin a marché dans mon ombre, Il s'est fait tout vaillant d'avoir suivi mes pas — Pierre Corneille (1606-1684)
Après t'être immolé chez toi ton général, Toi, que faisait trembler l'ombre d'un tel rival — Pierre Corneille (1606-1684)
Selon la doctrine des anciens païens, apparence, simulacre du corps après la mort, soit qu'elle habite les régions de l'enfer, soit qu'elle apparaisse aux vivants. Il se dit, dans un sens plus général, de la personne considérée après sa mort.
Comme s'il importait, étant ombres là-bas, Que notre nom vécût ou qu'il ne vécût pas — Mathurin Régnier (1573-1613)
Une ombre est toujours ombre, et des nuits éternelles Il ne sort point de jours qui ne soient infidèles — Pierre Corneille (1606-1684)
Fig. Légère apparence.
Ces ombres de santé cachent mille poisons — Pierre Corneille (1606-1684)
Cette feinte douceur, cette ombre d'amitié Vint de ta politique, et non de ta pitié — Pierre Corneille (1606-1684)
Il se dit aussi pour exprimer que la chose dont on parle existe à peine. Pas l'ombre de, pas du tout.
Il passa en Italie avec quelque ombre de joie de songer qu'il sortait des mains de ses ennemis — Voiture (1597-1648)
Un courroux si constant pour l'ombre d'une offense M'a trop bien éclairci de votre indifférence — Molière (1622-1673)
Fig. Signe, figure d'une chose à venir ; en ce sens il ne se dit que de l'ancienne loi par rapport à la nouvelle. Les cérémonies et le sacrifice du vieux Testament n'étaient que les ombres des mystères et des vérités du nouveau. Par extension, image imparfaite.
Quand sera le voile arraché Qui sur tout l'univers jette une nuit si sombre ? Dieu d'Israël, dissipe enfin cette ombre ; Jusqu'à quand seras-tu caché ? — Jean Racine (1639-1699)
Les règles de la justice humaine nous peuvent aider à entrer dans les profondeurs de la justice divine dont elles sont une ombre ; mais elles ne peuvent pas nous découvrir le fond de cet abîme — Bossuet (1627-1704)
Fig. Il se dit d'une personne ou d'une chose qui a perdu ce qui faisait sa grandeur, son éclat.
Vous êtes aussi bien le véritable roi, Je n'en suis plus que l'ombre, et l'âge ne m'en laisse Qu'un vain titre d'honneur qu'on rend à ma vieillesse — Pierre Corneille (1606-1684)
Qu'est-ce donc que l'homme ?... n'est-ce pas, si je puis parler de la sorte, un reste de lui-même, une ombre de ce qu'il était dans son origine ? — Bossuet (1627-1704)
Terme de blason. Se dit d'une peinture si déliée, qu'on voit le champ de l'écu au travers. Ombre de soleil, représentation du soleil, qui n'a pas de visage, mais un disque d'une seule couleur.
À l'ombre de, loc. prép. Sous le couvert, à l'abri de. À l'ombre d'un toit. Fig. Sous la protection, à la faveur de.
Je me repose à cette heure à l'ombre d'une montagne dont cette ville est couverte — Voiture (1597-1648)
Ces esclaves obscurs, Nourris loin de la guerre à l'ombre de ces murs — Jean Racine (1639-1699)
Sous l'ombre de, sous ombre de, loc. prép. Sous l'apparence, sous le prétexte. Quand on dit sous l'ombre de.... il faut que le substantif suivant ait un article, par exemple : sous l'ombre de l'amitié ; quand on dit sous ombre, le substantif suivant ne prend pas d'article, par exemple : sous ombre d'amitié. Sous ombre que, loc. conjonct. signifiant sous prétexte que. Quand le soleil est couché, il y a bien des bêtes à l'ombre.
Et sous ombre d'agir pour ses folles amours, Il a su pratiquer de si rusés détours.... — Pierre Corneille (1606-1684)
Sous ombre de venger sa grandeur méprisée — Pierre Corneille (1606-1684)
Émile Littré, Dictionnaire de la langue française — domaine public. Numérisation XMLittré, François Gannaz (CC BY-SA 3.0).