v. a.
Faire mourir d'asphyxie par immersion. Fig. Il n'est bon qu'à noyer, se dit d'une méchante personne ou d'une personne, d'un animal qui n'est bon à rien.
Dieu, qui a tout fait et par qui tout subsiste, va noyer [par le déluge] tous les animaux avec tous les hommes — Bossuet (1627-1704)
À la noyer [ma femme] cent fois je m'étais attendu ; Mais je n'en ai rien fait de peur d'être pendu — Regnard (1655-1709)
Fig. Causer la perte, la ruine d'une personne. Il se dit, dans un sens analogue, de choses dont on veut détruire l'autorité.
Tout ce qui me fâche, c'est de faire du mal ; mais, quand je joue à noyer, et que je me demande lequel je noie de M. de la Jarie ou de moi, je dis sans balancer que c'est M. de la Jarie, et cela me donne du courage — Mme de Sévigné (1626-1696)
Presque tous les hommes noient leurs parents et leurs amis, pour dire un mot de plus au roi et pour lui montrer qu'ils lui sacrifient tout — Mme de Maintenon (1635-1719)
Perdre le souvenir de.... Noyer son chagrin dans le vin. Noyer sa raison dans le vin, perdre la raison à force de boire.
Et soient dans les coupes noyés Les soucis de tous ces orages — Malherbe (1555-1628)
Et noyons dans l'oubli ces petits différends — Pierre Corneille (1606-1684)
Inonder. Noyer les poudres, introduire de l'eau dans une poudrière, ou dans la soute aux poudres d'un bâtiment, pour prévenir une explosion. On noie un bâtiment, lorsqu'on le coule à marée haute, à l'effet de faire périr les animaux nuisibles. Mouiller fortement, en parlant de la pluie. Noyer son vin d'eau, mettre trop d'eau dans son vin.
À Doesbourg, ils [les Hollandais] ont inondé et noyé une partie des environs — Pellisson (1624-1693)
Il empêcha la perte d'un pays qu'il voulait noyer pour prévenir le siége de Dunkerque — Fontenelle (1657-1757)
Noyer de larmes, inonder de larmes.
Artémise de pleurs se noya le visage — Malherbe (1555-1628)
Il noya de pleurs l'une des mains de Psyché — La Fontaine (1621-1695)
Fig. Inonder, en parlant de sentiments pénibles.
Il faut aimer pendant la vie, la rendre douce et agréable, ne point noyer d'amertume ni combler de douleurs ceux qui nous aiment — Mme de Sévigné (1626-1696)
Fig. Exprimer avec une excessive diffusion. Noyer sa pensée dans un déluge de mots, de paroles.
M. de Félibien, Qui noie éloquemment un rien Dans un fatras de beau langage.... — Voltaire (1694-1778)
Les fausses idées qu'on donne de l'éloquence dans nos colléges en apprenant à nos jeunes gens à noyer une pensée commune dans un déluge de périodes insipides — D'Alembert (1717-1783)
Terme de peinture. Mêler les extrémités des contours avec les contours voisins, de manière qu'ils se fondent insensiblement les uns dans les autres. On dit de même : noyer les couleurs. Par extension.
Quelquefois le souffle du midi noie la perspective dans une atmosphère de poudre — Chateaubriand (1768-1848)
Terme de marine. On dit qu'on noie une terre, un bâtiment, lorsqu'en s'en éloignant, la convexité du globe en fait successivement disparaître les parties à la vue.
Terme de jeu de boule. Noyer une boule, la pousser ou la chasser de manière qu'elle passe une certaine ligne qui est au delà du but.
Terme de maréchalerie. Noyer le rivet, l'enfoncer dans la corne.
Se noyer, v. réfl. Se donner la mort en se jetant dans une eau profonde. Le désespoir le prit, il se noya. Ne pas songer à une chose plus qu'à s'aller noyer, en être tout à fait éloigné. Mourir suffoqué dans l'eau ou dans quelque liquide. Il est si malheureux qu'il se noierait dans un crachat, ou, simplement, il se noierait dans un crachat, se dit d'un homme à qui tout tourne mal, ou qui est malhabile. Fig. Se noyer dans une goutte d'eau, échouer devant le moindre obstacle, la moindre difficulté. Malheureux comme un chien qui se noie, se dit d'un homme très malheureux. Il se prend à tout comme un homme qui se noie, se dit d'un homme qui se sert de toute sorte de moyens pour sortir d'une mauvaise affaire.
Je ne songe non plus à l'amour qu'à m'aller noyer — Marivaux (1688-1763)
Je ne suis pas de ceux qui disent : ce n'est rien ; C'est une femme qui se noie ; Je dis que c'est beaucoup — La Fontaine (1621-1695)
Être plongé dans un liquide trop abondant.
Des pois verts qui se noyaient dans l'eau — Boileau (1636-1711)
Fig. Se ruiner, se perdre. C'est un homme qui se noie, c'est-à-dire c'est un homme qui se ruine, qui se perd. Se noyer de dettes, contracter des dettes qui dépassent beaucoup l'avoir qu'on a.
On se noie en amour aussi bien qu'en une rivière — Malherbe (1555-1628)
La raison pour marcher n'a souvent qu'une voie ; Pour peu qu'on s'en écarte, aussitôt on se noie — Boileau (1636-1711)
Se noyer dans les larmes, pleurer excessivement. Se noyer dans le sang, tuer, commettre des cruautés.
Tandis que dans les pleurs moi seule je me noie — Jean Racine (1639-1699)
Me nourrissant de fiel, de larmes abreuvée, Encor dans mon malheur de trop près observée, Je n'osais dans mes pleurs me noyer à loisir — Jean Racine (1639-1699)
Fig. Se plonger, être plongé dans certaines jouissances ou dans certaines souffrances. Se noyer dans la débauche, dans les plaisirs, dans le vin, faire excès de débauche, de plaisirs, de vin.
Ô vous, tristes plaisirs, où leur âme se noie, Vains et derniers efforts d'une imparfaite joie, Moments pour qui le sort rend leurs vœux superflus, Délicieux moments, vous ne reviendrez plus — La Fontaine (1621-1695)
Parmi les déplaisirs où son âme se noie, Il s'élève en la mienne une secrète joie — Jean Racine (1639-1699)
Se noyer, au jeu de boules, pousser sa boule plus loin que la ligne qui est marquée au delà du but. Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage, ou dit qu'il a la gale, c'est-à-dire on ne manque pas de prétexte pour perdre les gens.
Émile Littré, Dictionnaire de la langue française — domaine public. Numérisation XMLittré, François Gannaz (CC BY-SA 3.0).