Mot qui rend une proposition négative et qui précède toujours le verbe ; seul et isolé de pas ou point, il n'a plus son ancienne vertu négative que dans certains emplois déterminés. Ne s'emploie seul avec les verbes cesser, oser, savoir, avoir garde, pouvoir et importer (impersonnel). Il n'a cessé de gronder. On n'ose l'aborder. Il n'a garde d'y manquer. Je ne puis me taire. Toutefois, en ces cas, on peut mettre aussi pas ou point. Il ne cesse pas de gronder. Il se dit seul avec d'autres verbes, mais dans le style familier et un peu archaïque. On le met seul aussi avec l'impératif, mais dans la conversation et dans le style familier. Ne bougez d'ici. Cela se fait encore quelquefois à l'impératif, dans la poésie élevée.
L'un dit : je n'y vais point, je ne suis pas si sot ; L'autre : je ne saurais — La Fontaine (1621-1695)
Il n'importe d'avoir payé Le Vacher ou non — Mme de Sévigné (1626-1696)
Dans des phrases négatives ou interrogatives, ne se dit seul au second membre, quand ce second membre est négatif. Y a-t-il un homme dont elle ne médise ? Avez-vous un ami qui ne soit des miens ? Je ne vois personne qui ne vous loue.
Don Rodrigue, surtout, n'a trait en son visage Qui d'un homme de cœur ne soit la haute image — Pierre Corneille (1606-1684)
Ne se dit seul quand l'étendue de la négation est restreinte par quelque terme. Il ne lit guère. Je ne sortirai de trois jours.
Tout fut mis en morceaux ; un seul n'en échappa — La Fontaine (1621-1695)
Il n'est demeure plus secrète — La Fontaine (1621-1695)
Ne se dit seul avec autre et que. Je n'ai d'autre désir que celui de vous être utile. Mais on peut dire aussi : je n'ai pas d'autre désir....
Ne se dit seul, quand le mot que signifie pourquoi, au commencement d'une phrase, ou quand il sert à exprimer un désir, à former une imprécation. Que n'êtes-vous arrivé plus tôt ! Que ne m'est-il permis.... Que n'est-il encore vivant !
Après depuis que ou il y a, suivi d'un mot qui indique une certaine quantité de temps, on se sert de ne seul, quand le verbe est au parfait. Depuis que je ne l'ai vu. Il y a six mois que je ne lui ai parlé. Mais il faut pas ou point, si le verbe est au présent ; ce qui forme un sens tout différent. Depuis que nous ne nous voyons pas. Il y a six mois que nous ne nous voyons plus.
Ne se dit seul dans un membre de phrase gouverné par si, au sens de à moins que. Je ne sortirai point, si vous ne me venez prendre en voiture. Cependant on dit aussi, quoique moins bien : je ne sortirai pas si vous ne venez pas me prendre en voiture.
On se sert de ne seul, lorsque deux négations sont jointes par ni. Je ne l'estime ni ne l'aime. Heureux qui n'a ni dettes, ni procès ! On s'en sert aussi quand ni est redoublé, soit dans le sujet : Ni les biens ni les honneurs ne valent la santé ; soit dans l'attribut : Il est avantageux de n'être ni trop pauvre ni trop riche.
C'est ne seul qu'on emploie dans la tournure n'était, n'eût été, qui se dit pour si ce n'était, si ce n'eût été.
Et je suivrais encore un si noble exercice, N'était que l'autre hiver, faisant ici ma cour, Je vous vis et je fus retenu par l'amour — Pierre Corneille (1606-1684)
Confessez-le, ma sœur, vous sauriez vous en taire, N'était le testament du feu roi notre père — Pierre Corneille (1606-1684)
Le plus ordinairement, ne, jugé insuffisant par l'usage, est accompagné de pas ou point, ce qui fait la négation complète ; toutefois il ne faut pas oublier que le sens négatif appartient à ne seulement, et que pas et point sont des mots essentiellement affirmatifs. Il ne veut pas. Ne viendra-t-il pas avec nous ? Ne vendez point votre maison. On peut mettre indifféremment pas et point devant ou après le verbe, s'il est à l'infinitif : pour ne pas souffrir, pour ne souffrir pas. Toutefois la première façon de parler est la plus usitée. Dans les temps simples du verbe, pas et point doivent toujours suivre le verbe. Il ne souffre point. Il ne souffrit pas. Au contraire, dans les temps composés, ils se mettent entre l'auxiliaire et le participe. Il n'a point souffert. Il n'a pas chanté. Pour la distinction entre pas et point, voy. PAS. Lorsque ne n'est suivi ni de pas ni de point ni d'aucun autre mot équivalent, le sens de la proposition est moins négatif. Je ne sais marque une ignorance moins absolue que je ne sais pas. Quant aux différents emplois de savoir avec ne, voy. SAVOIR.
Les mots personne, rien, goutte, jamais, mot, jouent avec ne le même rôle que pas ou point. Je n'y connais personne. Je ne le verrai jamais. Je n'y vois goutte. Je ne demande rien. Je ne dis mot.
Nul, qui est essentiellement négatif, est toujours accompagné de ne, quand il n'est pas attribut (autrement on ne met pas ne : ses moyens sont nuls). Je n'ai nul souci.
Je vous porterai tous, L'un après l'autre, en ma retraite ; Nul que Dieu seul et moi n'en connaît les chemins — La Fontaine (1621-1695)
Ne.... pas.... ne.... pas, double négation qui affirme. Je ne puis pas ne pas croire qu'il en est ainsi, c'est-à-dire je suis forcé de croire qu'il en est ainsi.
Ces archers aux casaques peintes Ne peuvent pas n'être surpris, Ayant à combattre les feintes De tant d'infidèles esprits — Malherbe (1555-1628)
Ne est dubitatif après les verbes craindre, trembler, appréhender, avoir peur et expressions analogues. Je crains qu'il ne pleuve. Je tremble qu'il ne s'aperçoive de ma faute, etc. Dans ces phrases, il n'y a aucune négation, et ne n'exprime que le caractère dubitatif. Quand le verbe douter est négatif ou simplement interrogatif, on emploie le ne dubitatif dans la seconde proposition, à moins qu'on ne veuille exprimer une chose positive et en quelque sorte incontestable, comme ; Je ne doute pas que César ait été assassiné dans le sénat. Doutez-vous que je sois votre ami ? De même, lorsque le verbe de la proposition primordiale est nier ou l'un de ses équivalents disconvenir, désespérer, employés négativement, on se sert de la dubitative ne dans la proposition complétive, à moins que cette proposition ne renferme aucune idée de doute, n'exprime un fait incontestable comme : Je ne nie pas qu'il y ait un Dieu.
Je ne nie pas que vous soyez heureux — Benjamin Legoarant (1792-1863)
Ne explétif après un comparatif d'inégalité suivi de que et d'une proposition complétive. Vous écrivez mieux que vous ne parlez. Il est plus riche qu'il ne l'était. Elle est plus belle que vous ne croyez. Le caractère explétif de ce ne est prouvé par le latin qui ne met point de négation : ditior est quam erat, il est plus riche qu'il n'était. Après les mêmes comparatifs d'inégalité, si le premier membre est négatif, le second d'ordinaire ne prend point le ne explétif. Il n'est pas plus riche qu'il était. Vous n'écrivez pas mieux que vous parlez. Cependant des écrivains ont mis ce ne, et, quoique des grammairiens aient noté cela comme une faute, le caractère explétif de ce ne ne permet pas, grammaticalement, de souscrire à leur décision. Quand, avec des comparatifs d'inégalité, la phrase exprime une vraie égalité, il faut mettre le ne explétif. Vous n'écrivez pas mieux que vous ne parlez, c'est-à-dire vous écrivez aussi mal que vous parlez. Avec une phrase interrogative, sans négation, on supprime le ne explétif, parce que c'est une vraie inégalité qu'on veut exprimer. Si la phrase exprime sous forme interrogative ce qui aurait été exprimé sous forme négative, on met ne. L'existence de Scipion sera-t-elle plus douteuse dans dix siècles, qu'elle ne l'est aujourd'hui ? Si la phrase est négative et interrogative, on met ne. Ne peut-on pas mieux servir un maître que vous n'avez servi don Garcie ? Avec autre, autrement, on met le ne explétif. Le ne se supprime quand la phrase est négative, comme avec les comparatifs d'inégalité. Vous ne pensez pas autrement que vous dites. Avec avant que on met, si l'on veut, un ne, qui est toujours explétif. Sortez avant qu'il ne pleuve.
Je pars plus amoureux que je ne fus jamais — Jean Racine (1639-1699)
Je vous entends ici mieux que vous ne pensez — Jean Racine (1639-1699)
Ne... que, ne... pas... que, voy. QUE.
N'avoir pour un seul, ou n'avoir pas pour un seul..., n'avoir pas uniquement un seul... Cette tournure est l'équivalent correct du barbarisme vulgaire d'aujourd'hui, ne.... pas que, qui dirait : Les autres n'ont pas qu'un seul adversaire (voy. QUE).
Les autres n'ont pour un seul adversaire — La Fontaine (1621-1695)
Ne est quelquefois supprimé dans une formule interrogative. Cela ne se fait guère qu'en poésie ; cependant en voici des exemples en prose.
Le ciel permet-il pas d'aimer ou de haïr ? — La Fontaine (1621-1695)
De quoi te peux-tu plaindre ? ai-je pas réussi ? — Molière (1622-1673)
Ne a été employé pour ni ; c'est un archaïsme.
Il ne saura qui, quoi, n'en quelle part, N'en quel logis.... — La Fontaine (1621-1695)
On n'avait vu, ne lu, n'ouï conter.... — La Fontaine (1621-1695)
Émile Littré, Dictionnaire de la langue française — domaine public. Numérisation XMLittré, François Gannaz (CC BY-SA 3.0).