v. a.
Employer, dépenser avec économie, comme on fait dans un ménage bien conduit. Il ménage bien son revenu. Il ménage tout ce qu'il peut dans sa maison. Absolument. Il ménage pour l'avenir, pour sa vieillesse, pour ses enfants. Par extension. Fig. Ménager ses paroles, parler peu. Ménager ses pas, éviter de faire des démarches, en faire le moins qu'on peut.
Il entre dans tout.... et veut que le marquis ménage lui-même son argent, qu'il écrive, qu'il suppute, qu'il ne dépense rien d'inutile — Mme de Sévigné (1626-1696)
Je ménagerai votre bourse, ne vous mettez pas en peine — Regnard (1655-1709)
Économiser, épargner, comme on épargne dans un ménage. Ne pas abuser de, conserver pour soi.
Elle [Rome] ménageait ses forces contre un ennemi qui venait des bords de l'Afrique, que le temps devait détruire tout seul dans un pays étranger — Bossuet (1627-1704)
Aussi capable de ménager ses troupes, que de les pousser dans les hasards — Bossuet (1627-1704)
Fig. Conduire comme on conduit le ménage d'une maison, manier, diriger. Absolument. Fig. Préparer avec adresse, avec mesure.
Ménagez cela suivant cette politique dont vous me donnez des leçons — Mme de Sévigné (1626-1696)
Un homme qui, pour ne pas irriter la haine publique déclarée contre le ministère, sût se conserver de la créance dans tous les partis et ménager les restes de l'autorité — Bossuet (1627-1704)
Ménager de ou que, faire adroitement en sorte que.
Nous en revenons toujours à ménager qu'au moins il [Ch. de Sévigné] ne fasse pas un marché extravagant [en vendant sa charge] — Mme de Sévigné (1626-1696)
Nous ménageons.... de lui faire faire une bonne confession — Mme de Sévigné (1626-1696)
Fig. Employer avec habileté et mesure. Ménager un terrain, une étoffe, les employer si bien, qu'on en fasse tout ce qu'on en veut faire, et qu'il n'y ait rien de perdu. Ménager le temps, ménager son temps, ménager les moments, ne pas les perdre, en faire bon emploi. Ménager l'occasion, les occasions, préparer le moment, la circonstance favorable pour faire quelque chose. Ce chanteur ménage bien sa voix, il la conduit bien, il en tire tout le parti qu'elle permet. On dit aussi dans un autre sens : ce chanteur ménage sa voix, il ne la donne pas toute. Ménager sa santé, en user avec prudence, avec circonspection.
....Elle est et belle et fine, Et sait si dextrement ménager ses attraits Qu'il n'est pas bien aisé d'en éviter les traits — Pierre Corneille (1606-1684)
Si dans l'occasion je ménage un peu mieux L'assiette du pays et la faveur des lieux — Pierre Corneille (1606-1684)
Ménager une chose à quelqu'un, la lui procurer, la lui réserver. Se ménager une chose, se la procurer, se la réserver. Se ménager des ressources pour l'avenir.
Vous aviez sans doute ordonné à vos peintres de vous ménager le plaisir de la surprise — Mme de Maintenon (1635-1719)
Il ménage à l'esprit des espèces de repos que tout écrivain qui veut être lu et goûté doit avoir soin de placer de distance en distance, surtout s'il écrit pour des Français — D'Alembert (1717-1783)
Arranger graduellement.
Ses amis ont résolu de lui ménager cette nouvelle, pour empêcher que le chagrin ne le fasse mourir — Fénelon (1651-1715)
Si j'ai bien ménagé ma gradation, loin de s'effrayer au dernier masque, il [l'enfant] en rira comme du premier — Jean-Jacques Rousseau (1712-1778)
Disposer. Ce poëte a bien ménagé les incidents de son épopée, de sa tragédie, de sa comédie. Ce peintre a bien ménagé l'ombre et la lumière dans son tableau. Ménager un escalier dans un bâtiment, un cabinet dans un appartement, etc. faire en sorte qu'il s'y trouve de la place pour un cabinet, un escalier, etc. sans gâter le dessin principal. On dit dans le même sens : ménager un jour dans une maison, une issue dans une clôture.
Dans le plancher du portique est ménagée une trappe par laquelle les castors descendent au bain — Chateaubriand (1768-1848)
Ménager une personne, l'esprit d'une personne, obtenir adroitement une certaine influence sur ses volontés, se conduire adroitement avec elle. Traiter avec égard, de manière à ne point offenser, à ne point déplaire. Il se dit des choses, dans un sens analogue. Ménager les termes, les expressions, parler avec une grande circonspection. N'avoir rien à ménager avec quelqu'un, n'avoir plus de mesure à garder avec lui. Fig. Ménager la chèvre et le chou, voy. CHÈVRE ; la locution est aussi : sauver la chèvre et le chou, et vient d'un ancien conte où il s'agit de sauver la chèvre du loup et le chou de la chèvre.
Ou par vous, ou par lui, ménagez bien le père — Pierre Corneille (1606-1684)
L'abbé de Grignan a si bien ménagé M. de Paris [l'archevêque], que le coadjuteur en sera reçu [à l'assemblée du clergé] comme un député très agréable et très cher — Mme de Sévigné (1626-1696)
Préserver du dommage. Ménager les intérêts de quelqu'un, avoir soin de les conserver, de ne pas les compromettre.
Je ne veux point dire ce que M. de Chaulnes m'a mandé [dans les troubles de Bretagne].... et comme il ménage [la terre de] Sévigné, qui est aux portes de Rennes — Mme de Sévigné (1626-1696)
Ménager quelqu'un, user modérément des avantages qu'on peut avoir sur lui. Vous êtes plus fort que lui, ménagez-le. Ménager quelqu'un, signifie aussi ne pas mal parler de lui.
Il a passé l'âge où l'on se corrige ; il n'y a donc plus qu'à le ménager — Marmontel (1723-1799)
La douleur est déjà dans mon cœur, ménagez-moi — Mme de Staël (1766-1817)
Ménager un cheval, être attentif à ne point le fatiguer.
Se ménager, v. réfl. Être procuré, arrangé. Se développer graduellement.
Il semble que le mariage de Mlle de Laval se ménage avec M. de Roquelaure — Mme de Sévigné (1626-1696)
Nous voulons qu'avec art l'action [d'un poëme dramatique] se ménage — Boileau (1636-1711)
Avoir soin de sa personne, de sa santé.
Vous m'aviez tant promis de vous ménager que je comptais un peu plus sur les paroles que vous m'en aviez données — Mme de Sévigné (1626-1696)
Elle [Mme de Guitaut qui venait d'accoucher] ne s'est non plus ménagée sur le bruit que si elle était reine ou Dauphine, c'est tout dire — Mme de Sévigné (1626-1696)
S'observer, user de retenue.
Je me ménage [pour ne pas trop parler de Mme de Grignan] selon les lieux, les temps et les personnes avec qui je suis — Mme de Sévigné (1626-1696)
Avoir des égards, des ménagements les uns pour les autres.
L'empereur et le pape se ménagent l'un l'autre — Voltaire (1694-1778)
On se ménagera davantage quand on aura plus de raisons de se ménager — Jean-Jacques Rousseau (1712-1778)
Se conduire avec adresse, avec circonspection. Ne pas se ménager, n'avoir aucune modération, aucune retenue.
Vous me peignez fort plaisamment les manières dont elle s'est ménagée pour éviter de s'engager — Mme de Sévigné (1626-1696)
L'âge viril.... Se pousse auprès des grands, s'intrigue, se ménage — Boileau (1636-1711)
Émile Littré, Dictionnaire de la langue française — domaine public. Numérisation XMLittré, François Gannaz (CC BY-SA 3.0).