v. a.
Mâcher et avaler quelque aliment. Manger du pain, de la viande. Manger à, se dit pour indiquer l'assaisonnement. Fig. Perdre, mettre à mal, par comparaison à un loup qui dévore sa proie. Fig. Manger son pain dans sa poche, jouir de ses richesses, de ses avantages sans en faire part à personne. Il sait bien son pain manger, il sait vivre, il entend bien ses intérêts. Manger le pain du roi, se disait autrefois pour être soldat. Manger son pain blanc le premier, avoir dans sa jeunesse des biens dont on est ensuite privé ; se dit aussi pour : commencer une affaire par la partie la plus agréable. Cela ne mange point de pain, se dit de livres, de papiers dont la conservation ne coûte aucune dépense. Voilà ce que les rats n'ont pas mangé, se dit quand on produit quelque chose qu'on gardait secrètement. Manger de la vache enragée, éprouver beaucoup de privations et de fatigues. Ils se sont mangé les yeux, ils se sont fortement querellés. Fig. Manger à quelqu'un le blanc des yeux, lui manger la vue, ou, simplement, le manger, se courroucer fortement contre lui. On dit dans un sens analogue : manger le cœur de quelqu'un. Fig. Manger des pois chauds, se disait, au XVIIe siècle, pour : ne savoir que répondre, par comparaison avec un homme qui a dans la bouche des pois chauds qui le brûlent. Il ne me mangera pas, se dit populairement pour exprimer qu'on ne redoute pas de se présenter devant quelqu'un, et qu'au besoin on lui tiendra tête. Fig. Manger quelqu'un, quelque chose des yeux, regarder avidement quelqu'un, quelque chose. Fig. Manger de la prison, être mis souvent ou longtemps en prison. Il mange l'or à la cuiller, il est très riche. Par menace, je le mangerais avec un grain de sel, à la croque au sel, se dit d'un homme à qui l'on se croit supérieur en force.
Celui de la race de Baasa qui mourra dans la ville sera mangé par les chiens, et celui qui mourra à la campagne sera mangé par les oiseaux du ciel — Lemaistre de Sacy (1613-1684)
Manger l'herbe d'autrui ! quel crime abominable ! — La Fontaine (1621-1695)
Absolument et sans régime, prendre des aliments. Manger de tout, n'être point difficile sur ses aliments. Cet enfant mange de tout. Fig. Bien manger, manger de bon appétit. Savoir manger, être grand connaisseur dans les choses de la table. Manger dans la main, voy. MAIN, n° 1. Populairement. Manger comme un chancre, manger excessivement. On dit dans le même sens : manger comme quatre. Fig. Il y a à boire et à manger, se dit d'une affaire qui peut avoir à la fois de bons et de mauvais résultats, d'une question qui présente deux sens, d'un ouvrage où il y a du bon et du mauvais.
Ayant fait vœu avec de grands serments de ne manger ni boire qu'ils ne l'aient tué — Lemaistre de Sacy (1613-1684)
Quand il y a à manger pour huit, il y en a pour dix — Molière (1622-1673)
Absolument. Prendre ses repas. Il ne mange jamais chez lui. Manger dans sa chambre, ne pas manger, pour une raison quelconque, avec la famille, ou, dans une auberge, un hôtel, à la table d'hôte. On mange bien chez cette personne, chez ce restaurateur, on y fait, on y prend de bons repas. Donner à manger, recevoir chez soi à dîner une personne, de la compagnie. Donner à manger, signifie aussi tenir une maison où les gens viennent prendre leur repas en payant. Terme de sucrerie. Donner à manger à un moulin, lui fournir des cannes pour en exprimer le suc.
Il mange chez Mme de Coulanges — Mme de Sévigné (1626-1696)
Ils ont même oublié le passé pour l'amour de moi, et l'ont priée à manger — Mme de Sévigné (1626-1696)
Il se dit des insectes qui rongent certains objets. Cette fourrure a été mangée par les vers. On a laissé manger aux vers cette fourrure. Populairement. La pauvre enfant était mangée de puces, elle en avait sur elle une grande quantité qui la piquaient.
Puissance des mouches : elles mangent notre corps — Pascal (1623-1662)
Fig. Consumer le corps, en parlant de maladies. Les écrouelles mangent cet enfant. Un ulcère lui mange la jambe. Il se dit de l'air qui agit défavorablement sur la santé.
Je pense fort souvent à votre santé, à votre tête, à cet air impétueux qui vous mange — Mme de Sévigné (1626-1696)
Dépenser en parties de table un certain argent. Nous mangerons ensemble, si vous voulez, l'argent du jeu.
Mangeons gaîment l'argent de mon tombeau — Béranger (1780-1857)
Fig. Dépenser d'une façon quelconque. Dépenser, avec une idée de dépense excessive, ou de prodigalité, ou de désordre. Il a mangé son blé en vert, son blé en herbe, se dit de celui qui a dépensé d'avance son revenu, qui a mangé d'avance une succession. On a dit de même : manger sur le poing. Sa part est mangée, c'est-à-dire il ne peut plus rien espérer de cette affaire, de cette prétention.
Un tel vit noblement, il mange son bien avec honneur — Massillon (1663-1742)
J'étais bien résolu, plutôt que de plier, D'y manger ma boutique et jusqu'à mon mortier — Regnard (1655-1709)
Fig. Être la cause de dépenses excessives, ruiner. Ses valets le mangent ; ses chevaux, ses chiens le mangent ; les femmes le mangent.
Mon zèle pour les colonies [à Ferney] m'a mangé — Voltaire (1694-1778)
Fig. Vivre aux dépens de, ruiner, lever des contributions, faire des exactions.
Lorsqu'un roi mange son peuple jusques aux os et qu'il vit en son État comme en terre d'ennemi — Guez de Balzac (1597-1654)
Le Mazarin n'est pas à son aise ni en assurance ; il a mangé la France, les Français le mangeront — Gui Patin (1601-1672)
Il se dit de choses qui en rongent, détruisent, minent, absorbent d'autres. Cette forge mange bien du charbon. Le grand jour mange les couleurs. La rouille mange le fer. Les épinards mangent beaucoup de beurre.
Mangeant ses bords, le Gange engloutit et les arbres et une grande partie du terroir — Vaugelas (1585-1650)
Fig. Manger quelqu'un de caresses, lui faire de grandes caresses. Absolument. Manger, accabler de caresses. Être joli à manger, être à manger, se dit d'un joli enfant, d'une jolie personne. On dit plus ordinairement : à croquer. Manger les crucifix, se dit en parlant des hypocrites, des dévots outrés qu'on voit sans cesse agenouillés dans les églises.
Madame la duchesse eut la bonté de la manger de caresses — Saint-Simon (1675-1755)
Sans cesse, nuit et jour, je te caresserai, Je te bouchonnerai, baiserai, mangerai — Molière (1622-1673)
Ne pas articuler nettement. Manger ses mots, la moitié de ses mots. Ne pas prononcer.
Il mangea la moitié de ce qu'il avait à dire, et nous comprîmes par l'autre qu'il venait de déclarer la rupture du mariage — Cardinal de Retz (1613-1679)
Ce serait que, pour la facilité de la prononciation, vous voulussiez me permettre, comme faisait ma vieille amie la comtesse de Dalets, de la maison d'Estin, de manger l'article, et, au lieu de faire dire rigoureusement madame la comtesse de Dalets, vous voulussiez bien vous contenter de la comtesse Dalets — Mme de Sévigné (1626-1696)
Familièrement. Manger un ordre, une commission, l'oublier. Je lui avais prescrit de m'attendre, mais il a mangé l'ordre.
Terme dont on se sert à quelques jeux de cartes pour indiquer que les atouts supérieurs emportent les inférieurs. Manger les cartes marquantes, les prendre avec les cartes supérieures.
Terme de marine. Manger le vent à un bâtiment, se dit d'un objet, d'une hauteur sur la côte qui intercepte le vent. On dit, à peu près dans le même sens, être mangé par la brume ou le soleil. Un bâtiment est mangé par la terre, lorsque la forme et la couleur de ce navire ne se détachent pas de la terre qui est de l'autre côté du bâtiment, et que, par cette cause, il est presque impossible de le voir du large. Un navire est mangé par la mer quand, vu d'un autre navire, il disparaît dans le creux des lames. Manger un navire, se disait des flots soulevés qui l'assiégent et le submergent incessamment. Manger du sable, retourner le sablier, sans attendre que tout le sable contenu dans la bouteille supérieure soit tombé dans l'autre.
L'on a toute la journée remarqué que la Vipère n'avait point chassé, mais qu'elle souffrait extrêmement ; que la mer la mangeait et la couvrait de ses vagues,
Manger les nuages, se dit vulgairement de l'action de la lune dont la chaleur d'emprunt, sans pouvoir échauffer la masse de l'atmosphère, suffit pour faire brèche dans le rideau de vapeur, et, rendant la nuit claire, faire baisser la température.
Terme de manége. Manger le chemin, se dit d'un cheval qui avance trop.
Se manger, v. réfl. Être mangé. Les choux se mangent avec du lard.
Se manger l'un l'autre, se servir de nourriture l'un à l'autre. Fig. Se manger l'un l'autre, se nuire l'un à l'autre autant qu'on le peut. Se manger des yeux, se regarder avec passion.
C'est ainsi que cette destinée éternelle portait que MM Banck et Solander découvriraient de nos jours un pays immense où les hommes se mangent les uns les autres aussi communément que nous persécutons, que nous calomnions notre prochain à Paris — Voltaire (1694-1778)
En quel siècle suis-je venu ! L'on se déchire, l'on se mange — GOMBAUD
Fig. Être dépensé.
Ce qu'il y a de plus de revenu à Marseille, se mange bien par les voyages — Mme de Sévigné (1626-1696)
Émile Littré, Dictionnaire de la langue française — domaine public. Numérisation XMLittré, François Gannaz (CC BY-SA 3.0).