jusque et jusques
préposition
Entrée attestée par un témoin historique — absente de la nomenclature contemporaine (Morphalou).
Témoignages historiques
Frise des témoins : Littré 1873 (9 sens)
Littré (1873)
prép.
Elle marque un certain terme au delà duquel on ne passe pas, qu'on n'excède point ; se construit avec à, dans, sur, etc. Jusqu'à présent. Il est monté jusque sur les toits. Il a de l'eau jusque par-dessus la tête.
Percé, jusques au fond du cœur, D'une atteinte imprévue aussi bien que mortelle — Pierre Corneille (1606-1684)
C'est ainsi que la puissance divine, justement irritée contre notre orgueil, le pousse jusqu'au néant, et que, pour égaler à jamais les conditions, elle ne fait de nous tous qu'une même cendre — Bossuet (1627-1704)
Jusque se construit sans préposition avec les adverbes où, ici et là. Jusqu'ici, jusqu'à cet endroit-ci. Jusqu'ici, jusqu'à ce temps-ci, jusqu'à ce point-ci. Jusque-là, jusqu'à cet endroit-là. Vous irez jusque-là et vous trouverez un guide. Jusque-là, jusqu'à ce moment-là. Venez à deux heures, je vous attendrai jusque-là. Fig. Jusque-là, jusqu'à ce point-là. Familièrement et absolument. Jusque-là, se dit pour signifier assez et trop, avec le geste de porter la main à la gorge, pour indiquer qu'on est rassasié. Jusque-là que, loc. conj. voulant l'indicatif et signifiant au point que.... Avec le subjonctif dans une phrase conditionnelle.
Jusques où n'ont été leurs saintes abstinences ? Jusques où n'ont-ils su pousser Le zèle de voir avancer Les fruits de tant de pénitences ? — Pierre Corneille (1606-1684)
Je sais sur ma conduite et contre ma puissance Jusqu'où de leurs discours ils portent la licence — Jean Racine (1639-1699)
Avec quand, jusque ou jusques prend à.
Jusques à quand serai-je dans le trouble et en de si cruelles agitations ? — Bourdaloue (1632-1704)
Jusqu'à quand serez-vous emporté par vos passions ? — Fléchier (1632-1710)
Avec aujourd'hui, on ne met pas la préposition à. Les grammairiens, dans le XVIIe siècle, disaient que jusqu'à aujourd'hui était plus usité ; maintenant c'est jusqu'aujourd'hui ; la différence vient de ce que, dans le XVIIe siècle, on considérait aujourd'hui comme un adverbe, et que maintenant on prend en considération l'à qui est dans au. Avec demain et hier, il faut à. Jusqu'à demain, jusqu'à hier.
Et jusques aujourd'hui Je l'ai pressé de feindre et j'ai parlé pour lui — Jean Racine (1639-1699)
Aucuns monstres par moi domptés jusque aujourd'hui Ne m'ont donné le droit de faillir comme lui — Jean Racine (1639-1699)
Jusqu'à ce que, loc. conj. qui gouverne le subjonctif, jusqu'au temps, au moment où. Il se construit quelquefois avec l'indicatif. On le trouve aussi construit avec le conditionnel.
Et celui dont le ciel pour un sceptre fait choix, Jusqu'à ce qu'il le porte, en ignore le poids — Pierre Corneille (1606-1684)
Les hommes ont la volonté de rendre service jusqu'à ce qu'ils en aient le pouvoir — Vauvenargues (1715-1747)
Jusqu'à tant que, se dit pour jusqu'à ce que, gouvernant le subjonctif.
Il la faut prendre avec réserve, jusqu'à tant que nous soyons prêts à recevoir tout son effet — Bossuet (1627-1704)
Jusqu'à, suivi d'un infinitif.
César, car le destin, que dans les fers je brave, Me fait ta prisonnière et non pas ton esclave, Et tu ne prétends pas qu'il m'abatte le cœur Jusqu'à te rendre hommage et te nommer seigneur — Pierre Corneille (1606-1684)
J'en fus affligée jusqu'à en être malade, et malade jusqu'à en garder le lit — Scarron (1610-1660)
Jusqu'au point de, avec l'infinitif.
Je ne crois point que la nature Se soit lié les mains et nous les lie encor Jusqu'au point de marquer dans les cieux notre sort — La Fontaine (1621-1695)
Les prêtres n'étaient pas scrupuleux jusqu'au point de n'oser décacheter les billets qu'on lui apportait [au dieu] — Fontenelle (1657-1757)
Jusque marque aussi quelque excès, quelque chose qui va au delà de l'ordinaire, soit en bien, soit en mal ; alors il signifie même. Jusque, suivi d'un substantif, peut être employé comme sujet de la phrase. Il sert aussi de complément direct des verbes.
J'abhorre tout de lui, jusqu'à son amitié — Tristan L'Hermite (1601-1655)
Il n'y a pas un catholique, jusques aux jésuites mêmes, qui ne le reconnaisse pour orthodoxe — Pascal (1623-1662)
Étymologie : Bourg. jeuque, jeusque ; picard, dusque ; saintong. dusque ; provenç. juscas, duesca. La forme ancienne est dusque, desque, qui conduit au latin de-usque, renforcement de la préposition usque, qui, à elle seule, signifie jusqu'à ; le simple usque se trouve même dans de très anciens textes. La prononciation a changé très facilement de suivi d'une voyelle en j.
Historique : XIe s. Très sei [sur soi] [il] la tint [la lettre], ne la volt demustrer, Nel reconuissent usque il s'en seit alet N'ert [ne sera] onque mais tel des qu'à Deu juïse [au jugement dernier] Josqu'il seit mort ou tout vif recreant XIIe s. Dés le mont St-Michel jusqu'à Chastel-Landon Li fil des humes [fils des hommes], desque à quant serez vus de grief cuer [cœur] ? XIIIe s. Ilueque [je] demorai delors jusque mardi N'ot [il n'y eut] plus bele pucele de là dusques en Pise Li sires doit justicier celi qui fist ajorner et celi qui fu ajornés, dusqu'à tant qu'il sace [sache] en quelle defaute la querel…
Émile Littré, Dictionnaire de la langue française — domaine public. Numérisation XMLittré, François Gannaz (CC BY-SA 3.0).
Source de l'entrée : Dictionnaire de la langue française (Littré), 1863-1873, licence CC-BY-SA-3.0 — entrée JUSQUE et JUSQUES.