Littré (1873)
s. f.
Morceau de bois ou de fer court et arrondi, dont on se sert pour boucher, ou assembler, ou accrocher. Cheville de bois, de fer. Planter, ficher une cheville. On dit d'un bâtiment qui est achevé, qu'il n'y manque pas une cheville.
Cheville ouvrière, grosse cheville qui joint l'avant-train avec le train de derrière d'une voiture. Fig. Cheville ouvrière, l'agent principal, indispensable d'une chose. En termes de marine, cheville ouvrière, tige de fer qui traverse le châssis de l'affût d'une caronade ainsi que le piton de sabord.
Cheville à tourniquet, bâton qu'on passe dans une corde et dont on fait une espèce de tourniquet.
Petite pièce de bois ou de métal qui sert à tendre les cordes d'un violon, d'une guitare, d'une harpe, d'un piano. Tourmenter ses chevilles, ou les chevilles d'un violon, se dit d'un joueur in habile qui ne sait pas bien s'accorder ou qui est obligé de s'y reprendre à tout instant.
La cheville du pied, saillie des os de l'articulation du pied, formée en dedans par le tibia, en dehors par le péroné. Fig. Il ne lui va pas à la cheville, c'est-à-dire il lui est très inférieur.
Je répondis au P. Letellier que je n'avais jamais cru nos ducs aller à la cheville du pied d'un comte d'Orient [empire de Constantinople] — Saint-Simon (1675-1755)
Fil de métal qui traverse les charnons d'une charnière. Pièce d'une presse d'imprimerie. Sorte de grand clou de fer.
S. f. plur. Terme de vénerie. Andouillers qui sortent des perches de la tête du cerf, du daim, du chevreuil. En termes de blason, ramures d'une corne de cerf.
Atteler en cheville, atteler un cheval devant un limonier. Aux jeux de l'hombre, du quadrille et du tri, être en cheville, n'être ni le premier ni le dernier en carte.
Vendre à la cheville, revendre en gros et en demi-gros la viande dépecée : expression en usage parmi les bouchers de Paris. On dit dans le même sens commerce à la cheville. Locution tirée de ce que la viande était accrochée à des chevilles.
Fig. Terme de littérature. Toute expression qui, inutile à la pensée, ne sert qu'à tenir une place dans la phrase ou dans le vers. Cette épithète est une cheville. Vers remplis de chevilles. Par analogie.
Cheville ! rédondance inutile ! — Jean-Jacques Rousseau (1712-1778)
C'est une cheville très inutile que l'énoncé qu'il [le cardinal de Bouillon] fait que le roi est grand maître de l'ordre — Saint-Simon (1675-1755)
Étymologie : Picard, keville ; provenç. cavilla ; portug. cavilha ; ital. cavicchia, caviglia, cavicchio, caviglio ; du latin clavicula, petite clef, d'où cheville, diminutif de clavis, clef (voy. CLEF), transformé par les langues romanes en clavicla, et, par euphonie, cavicla.
Historique : XIIIe s. Il ostent la cheville, n'i font delaiement Et se il i a un nuef fust où il i ait neu fort, il i puet ferir une cheville sans meffet Nus selier ne puet metre sele à fenestre, bas ne haut, seur voie, se n'est à cheville Ou sur charbons ou sur greïlles, Ou tournoiés à grans chevilles, Comme Ixion à trenchans roes Cil qui le tient à louage [le moulin], sans depecier et apeticier le loier, doit livrer quevilles, fuisiax, aubes et teles menues cozes N'i out keville ne closture Ke ne fut tute d'ebenus Si les couchent sur leur costez et leur mettent les jambes parmi les chevilles dedans [sort…
Émile Littré, Dictionnaire de la langue française — domaine public. Numérisation XMLittré, François Gannaz (CC BY-SA 3.0).